QUATRIEME DE COUVERTURE
Par une série de monologues tissés comme le sont les péripéties de ses romans, et de la même et lumineuse écriture, Nancy Huston a composé ce livre dont elle nous dit ici la genèse :
"C'est une histoire qui ne m'appartient pas. (Mais une histoire appartient-elle jamais tout à fait à son auteur ?) Elle est un peu comme une enfant humaine, un peu comme Maya, son héroïne. C'est drôle, c'est bête si on veut, mais elle a réellement été créée par deux personnes, une femme et un homme, moi-même et le réalisateur de cinéma Yves Angelo. Nous avions un projet de film en bonne et due forme, cela allait être notre deuxième collaboration sur un scénario, nous avons passé plusieurs semaines à élaborer ensemble ces personnages, ces dialogues, cette intrigue qui circule entre l'incarné et l'éthéré, entre la chair vulnérable et la musique immortelle... Et ensuite, pour une série de raisons que je n'évoquerai pas ici, l'idée du film a dû être abandonnée.
Mais... que faire de Maya, de Lara et de Sofia ? de Robert, de Lucien et de Benjamin ? de ces scènes que nous avions construites jour après jour, dans nos conversations scandées par des silences et par la musique de Jean-Sébastien Bach, autour d'une commune passion ambivalente pour le piano ?
L'histoire était là, déjà formée mais inaboutie... Oui, derechef, comme Maya à sa naissance. Venue au monde de façon prématurée, elle était en danger de mort. Alors... avec bien plus que la permission, l'encouragement chaleureux d'Yves Angelo, j'ai fait de mon mieux pour lui insuffler la vie. Il se peut qu'un jour ou l'autre, malgré tout, cette histoire devienne un film ; pour le moment, délaissée à regret par son "père", elle a pris la forme correspondant aux capacités de sa seule "mère", à savoir un livre.
Quelles que puissent être son ascendance et sa descendance, cette histoire frémit déjà, comme toutes les histoires, de sa vitalité propre... Voilà, je la laisse partir, en priant pour qu'elle arrive à se frayer un chemin dans le vaste monde.
"Vis, ma petite ! Sois forte, vis !""
EXTRAIT
Sofia
Ah je les sens d'ici, depuis ma fenêtre. Pas trop mal cette année, les roses de Larissa, et ses delphiniums. Elle essaie de bien faire. Elle s'applique toujours, ma fille.
Je l'entends qui s'applique au piano en ce moment. Toujours cette fugue de l'opus 106, d'une difficulté diabolique. Voilà plus d'un mois qu'elle la travaille et ça refuse encore de couler, de faire sens sous ses doigts... Eh non ! C'est pas ça. Elle n'y arrive pas. Mais enfin, se dit-elle, ça n'est pas fait pour des doigts humains ? Et de recommencer en poussant des soupirs de rage.
Oui je les connais par c½ur, les tourments de Larissa.
Lara
En sueur déjà. En sueur encore. La sueur qui me picote le front, le dos. J'arrête. J'inscris férocement des doigtés sur la partition avec un crayon noir, tout en sachant que je ne m'y tiendrai pas, que je les transgresserai à la première occasion. Puis je me lance, m'élance à nouveau contre le mur de notes pour tenter de le transformer en vague. Echoue. Achoppe. Le mouvement qui s'arrête. La vérité, la beauté qui s'arrêtent.
Jamais je n'y aurai droit.
Sofia
Jamais je n'y aurai droit, se dit-elle. Je sais ce qu'elle se dit, ma dotchenka. Le piano, se dit-elle, est à la fois ce qui me permet et ce qui m'empêche de m'exprimer. Ah ! Si seulement elle songeait à exprimer Beethoven au lieu d'elle-même !
Elle a tout le corps crispé. C'est mauvais, très mauvais pour l'enfant. Je la connais, elle se sent coupable. Eh bien c'est simple, elle n'aurait jamais dû renier Dieu. Ils s'estiment tellement malins, les athées ! Au moins quand on croit en Dieu on a une bonne grosse raison pour se sentir coupable et voilà, on ne se tracasse plus.
Lara
Inspirer à fond. Expirer en comptant jusqu'à neuf, comme dans mes cours de yoga pour préparer l'accouchement. M'efforcer à la patience et au calme. Desserrer les mâchoires. Détendre les muscles des mollets. Respirer. Recommencer. Bon, on y va...
Sofia
On sonne à la porte. Ouf ! Le devoir. Elle n'a plus le choix maintenant, il faut qu'elle cesse de travailler cette fugue, il faut donner sa leçon au rouquin, son meilleur élève, oui, trois heures, ponctuel comme toujours, avec sa maman comme toujours... Depuis ma fenêtre, je les vois debout sur le perron.
Larissa vient leur ouvrir la porte. Grand sourire, j'en suis sûre, comme si de rien n'était. Elle sait qu'elle est belle, ma fille, c'est déjà ça. Très belle, même. Les autres la trouvent rayonnante. La beauté d'une fille de dix-huit ans peut faire peur, mais une belle femme souriante dans la plénitude de la trentaine, ça vous rassure, ça vous fait du bien.
"Sublimes, vos roses ! Elles embaument tout le quartier !
– Oui, dit ma fille, celles de septembre sentent plus fort que celles du plein été..."
Assise à ma fenêtre ouverte, j'écoute leur petit échange, j'épie tout ce qui se passe. Sans honte, sans même prendre la peine de me cacher. C'est bien pour ça, la vieillesse. On est là, les autres s'en fichent, on compte pour des prunes, voilà. La vie me convient, comme elle vient.
"Oh ! madame Mestral, je dois vous demander pardon, je voulais absolument assister à votre récital mardi dernier, j'ai vu les affiches et je l'ai même inscrit sur le calendrier, mais... vous savez ce que c'est, la rentrée scolaire, on est tellement débordé, ça m'est sorti de la tête...
– Ne vous en faites pas...
– J'espère que ça s'est bien passé ? Vous accompagniez une mezzo-soprano ... des lieder de Schumann, je crois ?
– De Schubert... oui, c'est ça..."
Elle laisse passer ça. Elle fait comme si ce n'était pas bien grave, des gens qui confondent Schumann et Schubert...
Lara
Alexis — raide, droit, étroit, muet, les yeux baissés derrière ses épaisses lunettes de myope — me contourne maladroitement pour se diriger vers le piano. Il préfère laisser papoter les dames sur le perron. Je le comprends. Ne veut pas subir ces effusions, ces effluves de féminité. Commence sa mise en doigts : gammes et arpèges, majeur et mineur, vite, fort. Etonnant, le contraste entre son assurance au clavier et ses manières timides, presque introverties, dans la vie.
"Alors... me susurre maintenant sa mère sur un détestable ton de complicité, vous avez passé un bon été, vous êtes en forme, tout se passe bien ?
– Oui ça va, je vous remercie.
– Vous en êtes... ?
– A cinq mois et demi, bientôt six.
– Encore un petit trimestre à tenir.
– Eh oui.
– Ce n'est pas pour vous décourager, mais... le plus dur reste à faire.
– Oh ! ça, je m'en rends bien compte !"
Je ris aux éclats pour l'inciter à se taire. C'est choquant, les intimités brutales que les déjà-mères se permettent avec les pas-encore-mères. Cette irruption du corps, du sexe et de la mortalité dans les conversations les plus futiles. Savoir que Robert et moi avons fait l'amour il y a six mois. Savoir que, sous peu, mon corps sera une grosse et lourde machine, cruel bulldozer qui s'emballera et échappera à mon contrôle, affolé par la douleur... De quel droit me dit-elle que le plus dur reste à faire ? Comme si je ne le savais pas...
Et pourquoi, à moi, tout m'est-il toujours si dur ?
Sofia
Elles font tant d'histoires pour accoucher, les Françaises. C'est une honte comme elles sont douillettes. Nous, on mordait la ceinture et voilà, on ne passait pas des mois à se préparer avant et d'autres mois à récupérer après. Des séances de gym remboursées par le gouvernement ! C'est parfaitement ridicule... Des petites natures les Françaises, c'est tout ce que je peux dire.
Elle sourit encore à la dame, Larissa, j'en suis sûre. Elle lui fait signe de la main et la regarde s'éloigner sur le petit chemin de pierre, attend qu'elle ait refermé la grille du jardin, avant de rentrer dans la maison.
L'élève s'acharne toujours sur ses gammes et ses arpèges. Ah il est doué, ça ne fait pas de doute. Quand Lara referme la porte il s'interrompt et attend en silence. Professeur et élève n'échangent pas un mot. Lara s'installe dans le fauteuil où elle se tient toujours pendant les leçons, à gauche de son élève et un peu derrière. Elle hoche la tête, et le rouquin commence.
Chopin, l'Etude n° 8. Eh bien ! Quelle allure ! Ça s'entend qu'il l'a travaillée pendant l'été !
Au début de la leçon, Lara laisse toujours ses élèves jouer leur morceau en entier, sans rien dire. Elle tourne même les pages pour eux, comme s'il s'agissait d'un vrai concert. Absurde, cette pédagogie moderne. D'après elle, c'est une question de respect. D'après moi c'est du laxisme. Je ne vois pas à quoi ça sert de les flatter. C'est mauvais, très mauvais. Pour eux, pour la musique.
Lara
Il joue beaucoup trop vite.
Si difficile à faire comprendre, ça : qu'il y a un tempo juste, et un seul, et qu'il s'agit de s'y couler. Tout le reste est faux... Dans L'Homme à la caméra, Vertov nous montre une série d'images immobiles — visage de vieille femme pauvre vociférant contre son sort, visage de petite fille éberluée par un tour de magie —, des clichés, des photos en quelque sorte... puis il se met à enchaîner ces images les unes aux autres, il les fait se succéder à raison de vingt-quatre par seconde — et d'un seul coup ça fait sens, c'est la vie, la vérité, la nature même ; les visages s'animent, nous touchent, deviennent proches et émouvants. Le film est muet mais on croit entendre la vieille femme se lamenter, la fillette pousser un petit cri d'émerveillement... Mais ensuite Vertov accélère encore le défilement des images et le sens s'évanouit : les gens se précipitent et gesticulent avec des mouvements saccadés ; ce sont des robots, des machines, ça peut être cocasse ou monstrueux mais ce n'est plus humain, l'humanité est absente, la vérité est absente...
Pareil pour la musique. Bien sûr que le tempo est un artifice — comme le piano lui-même, et la musique de Chopin, et l'art en général. N'empêche que là, les quatre-vingt-huit blanches à la minute qu'exige Chopin sont vraies. Aussi incontournables que les vingt-quatre images par seconde.
Oh ? brusquement, je cesse d'écouter. Les notes continuent de voltiger dans l'air, brûlantes et fugaces, pour personne.
Alexis
D'abord je ne me suis aperçu de rien. Mais alors, j'arrive au milieu d'une page de droite, mes mains sont requises à chaque instant, sans répit, et Mme Mestral ne se lève pas comme elle le fait toujours pour s'apprêter à tourner la page, ça commence à m'inquiéter parce que je vais bientôt arriver en bas de la page et je ne connais pas la suite, je ne l'ai pas par c½ur ce morceau et m'arrêter serait-ce une demi-seconde couperait la phrase en son milieu, la mutilerait, ce serait un sacrilège, un crime contre la musique, je commence à m'agiter sur le banc et Mme Mestral réagit enfin, elle bondit de sa chaise et tourne la page, juste juste à temps...
Lara
Ce qui se passe alors est inouï. Impossible, et pourtant. Surprise totale et silencieuse, ce torrent. Afflux chaud, douche d'intériorité qui inonde soudain mes jambes et le tapis sous moi, éclaboussant les pédales du piano et les pieds de mon élève. Une surprise une jouissance une surprise. Tiède pour moi, merveilleuse. Oui comme une jouissance, totale, inattendue. Ça ne dure que deux ou trois secondes. Je ne comprends pas. Je n'ai jamais rien senti de semblable. Ou alors si — il y a des décennies de cela — toute petite fille soudain inondée de chaud dans mon lit, heureuse, étonnée, avant que l'âcre odeur ne me parvienne aux narines, avant que le chaud ne se transforme en froid... Alexis a dû avoir une association semblable car, tout en s'accrochant obstinément aux fabuleux arpèges de Chopin, il rougit jusqu'aux oreilles. Visage cramoisi : non, pourpre.
Alexis
Mme Mestral aurait-elle... aurait-elle... ? C'est trop dingue, c'est inimaginable, il ne s'est rien passé du tout
Lara
Intense douleur maintenant, à la place de la surprise chaude. Déroutée et éperdue, je me fige... fausse couche ? mort de l'enfant ? oh Dieu, oh mon Dieu non, pas ça, pas ça maintenant...
"Mamotchka !" je m'écrie.
MES IMPRESSIONS
L'espoir, la force, le désir de vie d'une mère...
Un roman à plusieurs voix qui se répondent et jouant de belles notes sensibles de musique, d'amour, d'exil, de maternité.
Et cette fois encore, je me suis laissé entraîner par l'écriture de Nancy Huston avec délectation...
170 pages avalées dans la journée d'hier... un délice !