ANTIGONE - JEAN ANOUILH

ANTIGONE - JEAN ANOUILH
QUATRIEME DE COUVERTURE
Après Sophocle, Jean Anouilh reprend le mythe d'Antigone. Fille d'Oedipe et de Jocaste, la jeune Antigone est en révolte contre la loi humaine qui interdit d'enterrer le corps de son frère Polynice. Présentée sous l'Occupation, en 1944, l'Antigone d'Anouilh met en scène l'absolu d'un personnage en révolte face au pouvoir, à l'injustice et à la médiocrité.

EXTRAIT

CRÉON, sourdement. - Eh bien, oui, j'ai peur d'être obligé de te faire tuer si tu t'obstines. Et je ne le voudrais pas.

ANTIGONE - Moi, je ne suis pas obligée de faire ce que je ne voudrais pas! Vous n'auriez pas voulu non plus, peut-être, refuser une tombe à mon frère ? Dites-le donc, que vous ne l'auriez pas voulu ?

CRÉON - Je te lai dit.

ANTIGONE - Et vous lavez fait tout de même. Et maintenant, vous allez me faire tuer sans le vouloir. Et c'est cela, être roi !

CRÉON - Oui, c'est cela !

ANTIGONE - Pauvre Créon ! Avec mes ongles cassés et pleins de terre et les bleus que tes gardes m'ont fait aux bras, avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.

CRÉON - Alors, aie pitié de moi, vis. Le cadavre de ton frère qui pourrit sous mes fenêtres, c'est assez payé pour que l'ordre règne dans Thèbes. Mon fils t'aime. Ne m'oblige pas à payer avec toi encore. J'ai assez payé.

ANTIGONE - Non. Vous avez dit « oui ». Vous ne vous arrêterez jamais de payer maintenant !

CRÉON, la secoue soudain, hors de lui. - Mais, bon Dieu ! Essaie de comprendre une minute, toi aussi, petite idiote ! J'ai bien essayé de te comprendre, moi. Il faut pourtant qu'il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de bêtise, de misère.
Et le gouvernail est là qui ballotte. L'équipage ne veut plus rien faire, il ne pense qu'à piller la cale et les officiers sont déjà en train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec toute la provision d'eau douce, pour tirer au moins leurs os de là. Et le mât craque, et le vent siffle, et les voiles vont se déchirer, et toutes ces brutes vont crever toutes ensemble, parce quelles ne pensent qu'à leur peau, à leur précieuse peau et à leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu'on a le temps de faire le raffiné, de savoir s'il faut dire « oui » ou « non », de se demander s'il ne faudra pas payer trop cher un jour, et si on pourra encore être un homme après ? On prend le bout de bois, on redresse devant la montagne d'eau, on gueule un ordre et on tire dans le tas, sur le premier qui s'avance. Dans le tas ! Cela n'a pas de nom. C'est comme la vague qui vient de s'abattre sur le pont devant vous; le vent qui vous gifle, et la chose qui tombe devant le groupe n'a pas de nom. C'était peut-être celui qui t'avait donné du feu en souriant la veille. Il n'a plus de nom. Et toi non plus tu n'as plus de nom, cramponné à la barre. Il n'y a plus que le bateau qui ait un nom et la tempête. Est-ce que tu le comprends, cela ?


MES IMPRESSIONS
J'ai appris grâce à des explications de texte, qu'Anouilh avait fait d'Antigone, l'allégorie de la Résistance s'opposant aux lois édictées par Pétain. J'aime ce refus de la facilité, cette rébellion contre la fatalité, cette Antigone anarchiste pleine de conviction et semant le désordre autour d'elle-même. On se demande même pourquoi le titre ne serait pas CREON plutôt qu'ANTIGONE. Sa démesure est punie. Il ne se soucie de la morale. Le dialogue est impossible, et de cette absence de concession, en découle l'abominable monstruosité tragique au nom de la Loi.

Une intéressante peinture réaliste de l'humanité, malheureusement.

# Posté le dimanche 25 octobre 2009 00:39

Modifié le lundi 26 octobre 2009 05:11

LES CONSPIRATEURS - SHAN SA

LES CONSPIRATEURS - SHAN SA
QUATRIEME DE COUVERTURE
Blond, yeux bleus, sourire triomphant. Un Américain.
Belle, déterminée, cruelle. Une Chinoise.
Désabusé, cynique, ambitieux. Un Français.
Paris, Pékin, Washington.
Sur le grand échiquier planétaire,
Trois espions lancés dans un jeu de rôles
Et une course-poursuite dans pitié,
Où plus personne ne sait qui est qui, qui aime qui.

MES IMPRESSIONS
Une histoire de faux-semblants, de mensonges, d'apparence, où l'alliance glaciale de deux natures opposées (et paradoxalement semblables) nous mène vers ce que l'on pourrait considérer comme des sentiments « stériles ». La plume l'est un peu moins, mais n'équivaut pas Alexandre et Alestria. Je reprendrais des romans de Shan Sa pour vivre de meilleurs moments littéraires.

# Posté le jeudi 15 octobre 2009 01:07

Modifié le mercredi 21 octobre 2009 12:13

LA MAISON DES LUMIERES - DIDIER CAUWELAERT

LA MAISON DES LUMIERES - DIDIER CAUWELAERT
QUATRIEME DE COUVERTURE
À vingt-cinq ans, Jérémie Rex, boulanger à Arcachon, est entré dans un tableau de Magritte. Là, il a retrouvé pendant quatre minutes trente la femme de sa vie, au temps où elle l'aimait encore. Hallucination, accident cérébral, changement d'espace-temps ? Lorsqu'il reprend connaissance, les problèmes commencent pour Jérémie : comment retourner dans le tableau ? Comment échapper à la réalité pour recréer le bonheur ? De Venise au Perreux-sur-Marne, des mystères du cerveau aux secrets des chamanes, Didier van Cauwelaert nous fait partager l'irrésistible aventure d'un jeune homme ordinaire, confronté aux pièges les plus fascinants de l'amour, de l'art et de la destinée humaine.

EXTRAIT
« J'ai rencontré Philippe Necker dans une collision de gondoles. Deux hommes seuls à Venise, l'air en deuil ou largué de frais, fatalement ça crée un lien. Pendant que nos gondoliers remplissaient leurs constats, on a échangé quelques mots. Il venait de Paris, j'étais d'Arcachon. Son métier l'obligeait à passer vingt-quatre heures sur place ; moi j'avais gagné un séjour pour deux.
Chacun a médité la phrase de l'autre. Comme il avait l'air aussi déprimé que moi, je lui ai proposé de partager mon bon pour un dîner aux chandelles à la Luna del mare. Il m'a dit merci, mais qu'il devait travailler toute la nuit. On a échangé nos numéros de portables, au cas où, et on est repartis sous les Sole mio de nos gondoliers.
Je me suis retourné malgré moi, sur la banquette rouge en velours boutonné conçue pour les baisers romantiques. Lui aussi, de dos, enlaçait le vide. L'autre main traînant dans l'eau noire du canal, la tête basse, un peu voûté, les cheveux couleur cendres et le teint de cire, il avait une élégance naturelle en décalage avec son accoutrement ridicule. Le bermuda rayé vert pomme et le polo touristique avaient tout du camouflage. C'était peut-être un type des services secrets, ou alors un tueur à gages.
Je me suis demandé ce qu'il imaginait sur moi, de son côté. Sous mon physique balourd de plagiste en hiver, pouvait-on encore deviner la star que j'avais été de quatre à douze ans ? Ou bien ne voyait-on que le glandeur anxieux que j'étais devenu par la suite ?
Il ne s'est pas retourné. Il avait déjà dû m'oublier. Sa gondole a disparu sous un pont, et j'ai pensé qu'on en resterait là.
Je ne me doutais pas que ce désabusé en fin de course, qui avait deux fois mon âge et le c½ur brisé par le même genre de femme, allait faire basculer mon destin. »


MES IMPRESSIONS
Un roman où une histoire d'amour mystique et une énigme surréaliste se nouent autour d'un tableau de Magritte, comme l'ombre et la lumière jouent et s'opposent, l'esprit humain s'indispose. Les personnages de cette fable mystérieuse ont une instabilité familiale, sont en quête d'identité (ce qui les rapproche de la réalité), mais évolue dans un espace Vianesque.

Serait-ce en caressant un monde parallèle, la souffrance ou la mort que l'on apprécie réellement la vie ?

# Posté le lundi 12 octobre 2009 01:45

Modifié le mardi 13 octobre 2009 07:42

CRIS - LAURENT GAUDE

CRIS - LAURENT GAUDE
QUATRIEME DE COUVERTURE - Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M'Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d'où ils s'élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l'insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l'horrible cri de ce soldat fou qu'ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : "l'homme-cochon". A l'arrière, Jules, le permissionnaire, s'éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d'armes le poursuivent avec acharnement. Elles s'élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l'immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.

EXTRAIT - "Je marche. Je connais le chemin. C'est mon pays ici. Je marche. Sans lever la tête. Sans croiser le regard de ceux que je dépasse. Ne rien dire à personne. Ne pas répondre si l'on s'adresse à moi. Ne pas se soucier, non plus, de ce sifflement dans l'oreille. Cela passera. Il faut marcher. Tête baissée. Je connais le chemin par c½ur. Je me faufile sans bousculer personne. Une ombre. Qui ne laisse aucune prise à la fatigue. Le sifflement dans mes oreilles. Oui. Comme chaque fois après le feu. Mais plus fort. Assourdissant. Le petit papier bleu au fond de ma poche. Permission accordée. Je suis sourd mais je cède ma place. Au revoir Marius. Je lui ai tendu le papier bleu qu'on venait de m'apporter. J'avais honte. Je ne pouvais pas lui annoncer moi-même que j'allais partir et qu'il allait rester. Le sifflement dans mes oreilles. Ne pas s'inquiéter. Tous sourds. Oui. Les rescapés. Tous ceux qui ont survécu aux douze dernières heures doivent être sourds à présent. Une petite armée en déroute qui se parle par gestes et crie sans se comprendre."

MES IMPRESSIONS
Un roman qui humanise la guerre des tranchées de 14-18. Ce qui permet au lecteur d'imaginer l'inconcevable « boucherie », l'innommable folie patriotique, la peur mutant vers l'aliénation, les espoirs se transformant en illusions perdues. Pour aboutir finalement dans ces tranchées boueuses, auprès de ces hommes et sentir avec eux le parfum de la mort.

Décidément, je suis vraiment sensible à l'écriture de Laurent Gaudé.

# Posté le mardi 13 octobre 2009 05:50

Modifié le jeudi 15 octobre 2009 01:06