DOLCE AGONIA - NANCY HUSTON

DOLCE AGONIA - NANCY HUSTON
QUATRIEME DE COUVERTURE
Dieu, qui se prend sans doute pour un romancier, se livre ici au malicieux plaisir de nous montrer, au début de chaque chapitre, vers quel destin s'acheminent à leur insu douze convives qui passent ensemble une soirée de Thanksgiving dans l'Amérique profonde. Ces convives, campés avec l'autorité que leur donne une romancière rompue à l'art de révéler le vertige des pensées et la valse des sentiments, conversent sur la naissance et la mort, ils discutent de l'existence et de l'amour, ils déballent leurs espérances et leurs désillusions, et font voir, au passage, le métissage complexe de leur société. Mais le lecteur, averti du sort qui les attend, assiste à leurs manèges avec, dans sa conscience, le poids d'une vérité qu'il est incapable de leur transmettre. Peu à peu apparaît ainsi l'étrange relation que le roman entretient parfois avec notre propre vie. Dolce agonia confirme en même temps la souveraineté d'une romancière qui s'est imposée depuis quelques années déjà comme l'un des écrivains majeurs de notre littérature.

EXTRAIT
« Quelle espèce! Souvent à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre... Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir; leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience... Et pourtant, et pourtant... ils ne cessent de m'étonner. »



MES IMPRESSIONS
Encore une belle œuvre de Nancy Huston. L'auteure raconte dans cet ouvrage, la vie, la naissance, la mort, la maternité, l'amour, les peurs, les souffrances de l'humanité. Il s'agît d'une exploration vers la mémoire, le temps où le deuil et l'angoisse sont omniprésents. Une projection dans le passé obscur des souvenirs de chacun, de leurs mensonges, puis un retour au présent autour d'une table amicale, pour aboutir vers l'avenir où l'être suprême malicieux s'empare de la narration et annonce la mort de chacun.

Techniquement « démentiel » l'auteur joue au jeu des flashbacks tout le long de l'ouvrage avec ces 12 personnages (comme les jurés d'un tribunal). Ils y passeront tous, ces spécimens de l'humanité et leurs monologues intérieurs. Ils nous apportent la preuve de la fébrilité de l'existence, les tragiques erreurs humaines (Tchernobyl, l'Holocauste, l'apartheid, Viet Nâm), entrelacées de leurs propres pensées secrètes saisissantes.

L'auteure a réussi à nous faire admettre cela : « notre mortalité fait partie de la beauté »
« Le fait que le temps passe, qu'on n'ait pas d'autre choix que d'être dans le temps, nous rend émouvants. Je voulais explorer l'effet que ça nous fait de connaître la fin de quelqu'un : est-ce que ça attendrit notre regard sur lui dans le présent ? »


J'adore Nancy Huston. Pourquoi ? Cela se voit tant que ça ?

# Posté le dimanche 01 novembre 2009 08:22

Modifié le jeudi 05 novembre 2009 00:46

PARANOID PARK - BLAKE NELSON

PARANOID PARK - BLAKE NELSON
QUATRIEME DE COUVERTURE
Parc mal famé de Portland (Oregon), Paranoid Park est le lieu où se retrouvent les meilleurs skaters de Californie et de la côte Est. C'est aussi la chasse gardée des streeters (les gosses de rue). Et si les preps (jeunes étudiants) décident d'y entrer, c'est à leurs risques et périls. Le jeune héros du roman (il a dix-sept ans) est un prep justement, mais par ailleurs un skater respecté. Fasciné par la découverte de Paranoid Park, par son envie de skater avec les plus grands, il se laisse entraîner par un gang de streeters et se trouve malgré lui mêlé à une bagarre qui s'achèvera par la mort accidentelle et violente d'un agent de sécurité. Un cadavre, aucun témoin, que doit-il faire ? Appeler la police ? Il raccroche au dernier moment. En parler à son père ? Impossible. Comment assumer les possibles conséquences d'une nuit de cauchemar sur le reste de sa vie ? Paranoid Park est l'histoire d'une innocence perdue, racontée à la première personne par un héros qui se veut tout au long du récit positif. C'est aussi l'histoire d'un adolescent qui après avoir commis l'irréparable cherche l'issue vers le monde de la loi. Une histoire brillante, noire et poignante comme seuls les adolescents peuvent en vivre, écrite comme une confession, que nous devrions tous lire pour comprendre comment le plus banal des incidents peut basculer dans l'irrémédiable.

EXTRAIT
« Qu'est-ce qui déconnait chez moi ? J'aurais voulu pleurer encore mais j'étais à sec. Je me suis demandé combien de temps ça allait mettre pour passer. J'ai essayé de m'imaginer dans cinq ans, ou dans dix ; est-ce que je pourrais encore marcher dans la rue ?
Encore était-ce le meilleur scénario possible. Il y avait toujours le risque de se faire poisser.
J'ai poursuivi mon chemin. J'ai observé les gens qui rentraient du boulot. Ils étaient en costume, en tenue de travail, et ils montaient dans de chouettes bagnoles. Ils trimbalaient probablement un passé – des erreurs, des mauvaises actions qu'ils avaient commises. Tel était sans doute le lot de chacun. [...]
Mais qu'est-ce qu'on était supposé faire avec ce poids ? Une fois qu'on l'avait sur soi ? Etre un homme, tout bonnement ? Prendre sur soi, et puis voilà ? Peut-être bien. Peut-être que c'était là le vrai test. Peut-être que c'était exactement ça qui faisait de vous un homme : avoir la capacité de fonctionner tout en ayant le pire secret en tête. Ce pour quoi tant d'hommes adultes semblaient si ridicules. Ils n'avaient jamais senti ce poids. Ils n'avaient jamais senti cette responsabilité. Ils n'avaient pas passé le test, n'avaient pas fait leurs preuves ; c'étaient des petits garçons en habits d'adulte.
Comme mon père. »


MES IMPRESSIONS
Celui qui ne s'est pas trouvé un jour au mauvais moment, au mauvais endroit, dans une dimension où la vie bascule, où les repères psychologiques semblent perdus à jamais, où l'esprit est assailli des effets de l'acte commis, devrait lire cet ouvrage pour comprendre l'ampleur de la paranoïa.
Cette histoire est une confession vécue. C'est le cheminement de la destruction de l'âme (la peur, les doutes et les émotions). Cette sensibilité est accentuée par le fait même qu'elle est « adolescente ».
Nous sommes ainsi projetés dès les premières pages dans un esprit jeune et tourmenté, un esprit chargé des problèmes de sa propre adolescence, où vient s'ajouter un secret beaucoup trop lourd. Un secret qui pourrait le détruire psychologiquement, le perdre dans un monde de folie.

L'adaptation cinématographique doit être aussi bonne que l'ouvrage considérant la manière de filmer de Gus Van Sant.

# Posté le lundi 26 octobre 2009 05:17

Modifié le mardi 27 octobre 2009 05:39

ELDORADO - LAURENT GAUDE

ELDORADO - LAURENT GAUDE
QUATRIEME DE COUVERTURE
Gardien de la citadelle Europe, le commandant Piracci navigue depuis vingt ans au large des côtes italiennes, afin d'intercepter les embarcations des émigrants clandestins. Mais plusieurs événements viennent ébranler sa foi en sa mission.
Dans le même temps, au Soudan, deux frères (bientôt séparés par le destin) s'apprêtent à entreprendre le dangereux voyage vers le continent de leurs rêves, l'Eldorado européen...
Parce qu'il n'y a pas de frontière que l'espérance ne puisse franchir, Laurent Gaudé fait résonner la voix de ceux qui, au prix de leurs illusions, leur identité et parfois leur vie, osent se mettre en chemin pour s'inventer une terre promise.

EXTRAIT
"J'ai senti d'abord le contact du sable sur ma joue. Une caresse rugueuse qui m'égratignait à chaque mouvement. J'ai essayé d'ouvrir les yeux mais je n'y suis pas parvenu. La tête est lourde. Le sang me bat dans les tempes. Je n'ai plus de force. Je n'entends plus que le tambour sourd de la douleur qui me serre le crâne et m'élance dans les mâchoires. Je ferme les yeux. Je perds à nouveau connaissance. La douleur prend possession de moi.
Je suis revenu à moi. J'ai chaud. Puis froid. Puis chaud à nouveau. J'essaie de me relever mais je découvre que mes mouvements sont lents et fragiles. Je me mets d'abord sur le flanc, les genoux pliés. Plus lentement, comme un suppliant, je me redresse. Je ne suis qu'une boule de chair ankylosée.
Ma lèvre ne saigne plus. Je suis engourdi de douleur mais j'ai réussi à me relever. Ils m'ont tout pris. Les quelques billets que je gardais précieusement sur moi ont disparu. Ma montre aussi. Ils m'ont tout pris sauf le collier de Jamal. Je sens encore le contact froid des petites perles vertes sur ma peau. Ils ont bien vu que cela n'avait aucune valeur. Ils n'ont même pas pris la peine de l'arracher pour vérifier. Le dernier cadeau d'un homme condamné à un malchanceux. Le présent dérisoire d'un frère à un autre avant que tous deux ne disparaissent. Je regarde autour de moi. Le petit groupe s'est envolé. Il ne reste que des traces de pas dans le sable, seuls signes de notre échec. Traces de bagarres. De piétinement. Personne ne saura jamais que des hommes furent ici qui voulaient partir mais qui durent retourner d'où ils venaient plus pauvres encore que des chiens de rue.
C'est en me tournant vers la mer que je l'ai vu. A quelques mètres de moi, il reste un homme. Il est assis. Il me tourne le dos et fixe la mer. Immobile. Je m'approche de lui. Il se lève doucement. C'est un homme maigre et petit. Il est plus vieux que moi. Il doit avoir trente-cinq ans peut-être. Il me regarde et me tend un mouchoir en me faisant signe d'essuyer le sang séché sur ma lèvre. Puis, d'une voix calme, il dit : “Boubakar” et me serre la main."


MES IMPRESSIONS
Une belle histoire mettant en exergue la vie et le périple des émigrés attirés par la terre promise. Ce sol qui revêt l'habit superficiel des richesses financières (pauvreté de l'esprit), l'espoir de trouver là-bas une meilleure humanité (sans aucune spiritualité). Un problème contemporain sur la migration du Sud vers le Nord, l'absurde évolution où la richesse matérielle correspond au désir des hommes.
C'est aussi l'histoire de la culpabilité de l'Europe envers les pays du Maghreb, la foi ébranlée d'une rencontre, les destins croisés bouleversants et la prise de conscience de notre crime en fermant les frontières à la pauvreté.

# Posté le jeudi 22 octobre 2009 03:01

Modifié le lundi 26 octobre 2009 09:14

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY - OSCAR WILDE

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY - OSCAR WILDE
QUATRIEME DE COUVERTURE
Le héros de l'unique roman d'Oscar Wilde doit rester éternellement jeune : son portrait seul sera marqué progressivement par le temps, les vices, les crimes, jusqu'au drame final. Dans ce chef-d'oeuvre de l'art fin de siècle (1890), l'auteur a enfermé une parabole des relations entre l'art et la vie, entre l'art et la morale, entre le Bien et le Mal. Les apparences du conte fantastique, et du roman d'aventures, où le crime même ne manque pas, fascinent le lecteur ébloui par les dialogues étincelants de l'auteur de théâtre, les paradoxes de l'esthète, la phrase du poète. La tragédie vécue par l'écrivain, le bagne, le déshonneur, la mort prématurée laissent ainsi, lisse et pur, son roman unique.

EXTRAIT
« Ainsi tu crois qu'il y a seulement Dieu qui voit les âmes, Basil ? Ecarte le rideau et tu verras la mienne. Il avait, prononcé ces mots d'une voix dure et cruelle. - Tu es fou, Dorian, ou tu joues, murmura Hallward en fronçant les sourcils. - Tu ne veux pas ? Alors, je vais le faire moi-même, dit le jeune homme qui arracha le rideau de sa tringle et le jeta par terre. Une exclamation d'horreur s'échappa des lèvres du peintre lorsqu'il vit dans la faible lumière le visage hideux qui lui souriait sur la toile. Il y avait quelque chose dans son expression qui le remplit de dégoût et de répugnance. Grands dieux ! C'était le visage de Dorian Gray qu'il regardait ! L'horreur, quelle qu'elle fût, n'avait pas encore entièrement ravagé sa stupéfiante beauté. Il restait encore des reflets d'or dans la chevelure qui s'éclaircissait et un peu de rouge sur la bouche sensuelle. Les yeux bouffis avaient gardé quelque chose de la beauté de leur bleu. Le contour des narines et le modelé du cou n'avaient pas encore perdu complètement la noblesse de leurs courbes. C'était bien Dorian. Mais qui avait peint ce tableau ? Il lui semblait reconnaître son coup de pinceau. Quant au cadre, il était de lui. C'était une idée monstrueuse et pourtant il eut peur. Il prit la chandelle allumée et la tint devant le portrait, Son nom figurait dans le coin gauche, tracé en longues lettres d'un vermillon brillant. »

MES IMPRESSIONS
Je suis impressionné. L'auteur nous prouve dans cet ouvrage que l'influence est la pire des choses de notre monde. Suite à la prise de conscience de la beauté de sa propre image et sous le pouvoir des flatteries, ce livre nous démontre qu'il est très simple de considérer hautement la beauté de manière narcissique. Nous en perdons alors notre pureté. L'ego devient omniprésent et prioritaire à sur nos sentiments, jusqu'à la perversion de l'âme et du vice.
L'écriture est talentueuse. Les discours philosophiques sont sophistiqués. Les personnages sont cyniques à souhait. L'histoire est élégante, raffinée. L'ambiance est bourgeoise et le récit possède énormément de discours d'un grand intérêt : du rapport entre l'art et la vie, de l'influence du regard des autres, de la beauté, de la légèreté, des femmes, des hommes, des paradoxes, etc...
Un ouvrage si riche que je n'ai pu me décider à mettre des citations à cet article.

# Posté le mercredi 21 octobre 2009 12:17

Modifié le vendredi 23 octobre 2009 01:49